ENTREVUE AVEC ALAIN DE BENOIST


LE FELIN IDENTITAIRE : - Des racines de la civilisation à l’inné et l’acquis, de la scolastique freudienne aux origines du communisme, des paradoxes de la majorité à Alexis Carrel, de Georges Sorel à la société de consommation, de l’euthanasie aux racines du hasard, de Julius Evola au Japon éternel,... Votre livre “Vu de droite” (un des plus connus) balaie une somme collossale de sujets et offre une très bonne base à tous les militants soucieux d’une formation rigoureuse. Edité pour la première fois en 1977 il a été réédité récemment (42,69 euros aux Editions du Labyrinthe) : quel bilan tirez-vous avec vingt-cinq ans de recul? Ce livre a servi de bases au mouvement qui a été appelé “Nouvelle Droite” or certains ont dit ensuite qu’on aurait pu aussi bien parler de “Nouvelle Gauche” ou de “Nouvelle Culture” ; pensez-vous que votre livre aurait pu être réintitulé “Vu de gauche” ou “Vu d’ailleurs” par exemple? Quels thèmes essentiels rajouteriez-vous, ôteriez-vous ou appréhenderiez-vous différemment si ce livre était a réécrire aujourd’hui?

ADB : - A l’origine, Vu de droite ne se présentait pas vraiment comme un livre de « formation », puisqu’il s’agissait d’un simple recueil de recensions de livres, dont je n’avais pu choisir les sujets qu’en fonction de l’actualité éditoriale. S’il est par la suite apparu comme tel, c’est sans doute en raison d’une certaine unicité de regard, d’une certaine grille d’interprétation, reflet de la structuration idéologique de l’auteur. Le titre, je ne l’ignorais pas lorsque je l’ai choisi, n’était pas dénué d’équivoque. Dès la première page, j’écrivais d’ailleurs : « Pour l’heure, les idées que défend cet ouvrage sont à droite ; elles ne sont pas nécessairement de droite. Je peux même très bien imaginer des situations où elles pourraient être à gauche. Ce ne sont pas les idées qui auraient changé, mais le paysage politique qui aurait évolué. On verra ce qu’il en adviendra avec le temps ». Un quart de siècle plus tard, on a vu en effet ce qu’il en est advenu : le paysage politique s’est totalement modifié.

Lorsque Vu de droite a été réédité, il y a un an, j’aurais donc pu tout aussi bien l’intituler Vu de gauche ou Vu d’ailleurs. Je ne l’ai pas fait pour ne pas perturber le lecteur — et aussi parce qu’il s’agissait précisément d’une réédition —, mais je me suis longuement expliqué, dans une nouvelle préface destinée à mettre le livre en perspective, sur les transformations subies par le paysage politico-intellectuel au cours des dernières décennies. Il serait aisé de montrer que des idées parfaitement identiques ont, au fil du temps, « voyagé » de droite à gauche ou de gauche à droite. Il serait aisé également de montrer que les notions de droite et de gauche n’ont aujourd’hui plus aucune valeur opératoire dans la mesure où tous les grands problèmes actuels créent des fractures « transversales » au sein des différentes familles politiques. L’essentiel demeure mon indifférence complète vis-à-vis de ce genre d’étiquettes. Je pense que c’est une grave erreur de faire de l’examen des étiquettes un préalable au jugement. Plutôt que des idées de droite ou de gauche, il n’y a finalement que deux catégories qui comptent : les idées justes et les idées fausses.

Si j’avais aujourd’hui à réécrire Vu de droite, il est clair que j’y ferais figurer nombre d’auteurs, d’ouvrages, de problématiques qui étaient tout naturellement absents de la première édition, puisqu’ils ne sont apparus que par la suite. Mais un tel travail serait inutile, puisque j’ai eu l’occasion d’aborder la plupart de ces sujets dans les livres, les essais et les articles que j’ai publiés entre-temps.

LE FELIN IDENTITAIRE : - Cinq fois par an paraît la revue Elements (disponible en kiosque pour 5,50 euros) où vous occupez un rôle très important. Cette revue d’une grande tenue adopte toutefois une démarche très élitiste ; ne croyez-vous pas à la nécessité d’une ouverture vers le plus large public afin de réduire le plus possible le terrain occupé par la pensée unique?

Alain de BenoistADB : - Je ne trouve pas du tout qu’Eléments adopte une démarche « élitiste ». C’est un magazine d’accès plutôt facile, avec de nombreux articles brefs, des notes de lecture, des papiers d’humeur, des sommaires très variés. Quant aux dossiers de fond, leur niveau ne me paraît pas excéder celui des revues généralistes, comme Krisis, Commentaire, Le Débat ou Esprit. « Ouvrir vers un public plus large » ne me paraît de toute façon pas signifier grand chose, car quel que soit le degré d’« ouverture » réalisée, il y aura toujours des lecteurs pour juger l’effort insuffisant.

Mais surtout, il faut être conscient qu’un travail de formation et de réflexion exige toujours… un travail. Il y aura bien sûr toujours des gens pour déterminer leurs convictions par des idées simples et des slogans. Ceux qui veulent aller au fond des choses, soit par rigueur personnelle, par curiosité intellectuelle ou tout simplement par souci d’efficacité, ne peuvent pas faire l’économie d’un certain effort. On ne peut critiquer le libéralisme sans avoir quelques lumières sur la genèse de la notion de marché, on ne peut s’en prendre à l’idéologie des droits de l’homme sans connaître la différence entre le droit naturel classique et le droit naturel moderne, le droit objectif et le droit subjectif, etc. Les militants communistes, dont beaucoup étaient d’origine prolétarienne, n’ont jamais reproché à Marx d’être un auteur « élitiste ». Et pourtant, l’oeuvre de Marx est certainement d’un accès plus difficile que la lecture d’Eléments !

LE FELIN IDENTITAIRE : - Dans le numéro d’Elements de septembre 2002 (n°106) on peut trouver un dossier fourni “L’Inde : la puissance et la fidélité”. Alain Peyrefitte avait évoqué “l’éveil de la Chine”, beaucoup lorgnent aujourd’hui du côté de la Russie (“Dans la longue nuit que traverse notre continent, une lueur d’espoir vient de naître à l’Est” avait été la conclusion d’un éditorial de Réfléchir et Agir il y a deux ans et demi). La Chine, la Russie, l’Inde... sans doute des pays qui joueront un rôle essentiel dans les prochaines décennies ; pourriez-vous faire un petit bilan sur le rôle que vous pensez qu’exerceront ces potentielles futures super-puissances?

ADB : - Entre la fin de la Deuxième Guerre mondiale et la chute du Mur de Berlin, le monde — le Nomos de la Terre, pour parler comme Carl Schmitt — avait une structure bipolaire : d’un côté, les Etats-Unis d’Amérique, de l’autre l’Union soviétique. L’effondrement de cette dernière a débouché, non sur un monde multipolaire (un pluriversum), mais sur un monde unipolaire, totalement dominé désormais par l’hyperpuissance américaine. Il faut évidemment souhaiter que ce monopole s’effondre le plus rapidement possible. Malheureusement, de quelque côté que l’on se tourne, on ne voit guère émerger de compétiteur crédible. L’Europe, qui en a potentiellement les moyens, se construit pour l’heure comme marché beaucoup plus que comme puissance. La Chine joue le long terme. La Russie est en proie à de graves problèmes intérieurs, dont elle ne sortira que dans des circonstances imprévisibles. Le boulet de la guerre coloniale qu’elle mène en Tchétchénie la pousse en outre, pour l’instant, à se rapprocher des Etats-Unis plus que de l’Europe occidentale, en cherchant à tirer profit de la vague d’islamophobie que la Forme-Capital impulse actuellement à l’échelle planétaire, afin de faire du « terrorisme international » (ou de l’islamisme radical) un nouveau repoussoir susceptible de légitimer son emprise.

Cela dit, l’histoire reste ouverte. La puissance américaine a beau se trouver aujourd’hui en position de monopole, elle doit aussi faire face à ses propres contradictions. Je dirais qu’elle est à la fois à son apogée et en situation de déclin relatif, comme le montre de façon convaincante Emmanuel Todd dans son dernier livre. Dans une telle perspective, la montée en puissance des autres blocs continentaux ne peut être qu’une bonne chose. L’Inde et la Chine, avec leurs deux milliards d’habitants, ne resteront pas perpétuellement en marge de l’histoire. Argentine et Brésil en tête, l’Amérique latine, aujourd’hui dans une situation financière catastrophique, trouvera peut-être dans son propre malheur le moteur de son renouveau. Quant à l’Europe, on peut penser qu’un certain nombre de pesanteurs systémiques, d’ordre économique ou géopolitique, l’obligeront à assumer le rôle devant lequel elle renâcle aujourd’hui. Vous connaissez le mot de Nietzsche : « L’Europe ne se fera qu’au bord du tombeau ».

LE FELIN IDENTITAIRE : - Certains ont imaginé le 11 septembre comme une date-clé marquant le début d’une nouvelle époque et matérialisant un “choc des civilisations”. Cette thèse est très contestable surtout plus d’un an après ce qui pourrait bien apparaître comme une manipulation de grande ampleur. Sans paranoïa mais plein de franchise, qu’évoque pour vous aujourd’hui la date “11 septembre 2001”?
ADB : - Chaque fois qu’il se passe dans le monde quelque chose de relativement important, il se trouve toujours de bons esprits pour déclarer que « rien ne sera plus comme avant ». Ce n’est évidemment qu’une formule, et celle-ci n’est pas spécialement bien inspirée. Les attentats du 11 septembre, quels que soient leurs arrière-plans, n’en marquent pas moins une date importante, ne serait-ce que d’un point de vue symbolique, puisque les Américains ont été frappés sur leur territoire pour la première fois depuis 1812. Ne serait-ce que pour cette raison, les conséquences seront durables. Mais ces attentats marquent aussi l’entrée dans une ère nouvelle marquée, non pas tant par un « choc des civilisations », comme le répètent les naïfs — car l’islam n’est pas plus une entité homogène que l’Occident, et Ben Laden pas plus le porte-parole d’une « civilisation » que ne l’est George W. Bush —, mais une complète transformation des notions mêmes de danger et d’ennemi. Dans la société postmoderne, qui est une « société du risque » (Ulrich Beck), le danger localisé cède la place au risque omniprésent, qui est à la fois partout et nulle part. La loi de la belligérance ne réside plus dans l’équilibre des forces, mais dans leur asymétrie : des réseaux bien organisés sont désormais capables de porter des coups très durs à des puissances étatiques dotées de moyens de destruction sans commune mesure avec les leurs. Cet affrontement entre la « logique fluide » des réseaux et la « logique lourde » des grands appareils institutionnels classique va de toute évidence s’intensifier dans les années qui viennent.
LE FELIN IDENTITAIRE : - Certains ont en tout cas utilisé cette date pour dévier les bonnes volontés vers la défense de mouvements ou de puissances extra-continentales non-amies (doux euphémisme). Comment expliquez-vous ce phénomène et quelle stratégie utiliser au quotidien pour recentrer ces bonnes volontés vers les bons combats, ceux qui concernent réellement les Européens ?
ADB : - La culture du risque est aussi une culture de la peur. Or, cette dernière est propice à tous les fantasmes et, surtout, à l’instrumentalisation de ces fantasmes. Mettre en garde contre un péril prétendûment menaçant pour légitimer sa propre domination, est par ailleurs un procédé très classique. Le meilleur moyen d’y remédier est d’avoir une claire conscience de l’ennemi principal. L’ennemi principal n’est pas nécessairement celui que l’on déteste le plus ou celui avec lequel on a le moins d’affinités. C’est seulement le plus puissant. Aussi longtemps que l’on n‘a pas compris que nous vivons aujourd’hui dans le monde de la Forme-Capital, dans le monde de l’imaginaire de la marchandise, c’est-à-dire dans un monde qui par essence s’attaque à toute forme d’identité collective en créant à l’échelle planétaire les conditions de la dépossession de soi, on n’a à mon sens rien compris. Le drame est que beaucoup de gens, tout particulièrement dans les milieux de droite (et c’est la raison pour laquelle ceux-ci ne livrent plus, depuis au moins un siècle, que des combats d’arrière-garde), agissent ou se déterminent de façon purement réactive. Au lieu de privilégier l’analyse ou la réflexion, ils fonctionnent à l’enthousiasme ou à l’indignation. Je ne vois pas d’autre stratégie possible « au quotidien » qu’un incessant travail de pédagogie pour amener les esprits à un peu plus de distance critique vis-à-vis des choses et vis-à-vis d’eux-mêmes.
LE FELIN IDENTITAIRE : - Beaucoup peuvent résumer les combats à livrer comme oeuvrant pour une renaissance européenne. Plus que jamais, l’expression “renaissance européenne” peut recouvrir des sens très variés. La précision étant une étape essentielle pour viser juste, comment définiriez-vous les contours de cette “oeuvre pour la renaissance européenne”?
ADB : - Le GRECE a publié il y a deux ans un petit livre très synthétique, précisément intitulé Pour une renaissance européenne. Je ne peux que vous y renvoyer, car vous y trouverez tous les éléments de réponse que je pourrais vous donner. J’ajouterai néanmoins une brève précision sur la notion même de « renaissance européenne ». Une « renaissance » n’est ni un retour en arrière, ni un concept de l’ordre de la nostalgie ou du culte du passé. A une époque de transition comme celle que nous connaissons, toute attitude restaurationniste est vouée à l’échec. Il s’agit bien plutôt de prendre la pleine mesure de l’époque pour déterminer les moyens d’un nouveau commencement, permettant aux Européens de se réapproprier des valeurs fondatrices qu’ils se sont évertués à oublier ou à nier pendant la plus grande partie de leur histoire, mais surtout de leur donner un contenu adéquat aux décennies qui viennent. Une telle tâche est évidemment révolutionnaire. Elle implique autant de ruptures que de continuité (mais après tout, toute tradition s’est inaugurée comme rupture !). Elle exige aussi de se défaire une fois pour toutes de la tentation du repli sur soi et du goût pour les mots-fétiches et les voeux pieux.
LE FELIN IDENTITAIRE : - Vous avez beaucoup travaillé et réfléchi avec les milieux métapolitiques. Aujourd’hui beaucoup de voix se font entendre pour réclamer une mise en avant du “combat culturel” or, hormis quelques rares initiatives très intéressantes, il s’agit plus de mots que d’actes. Comment pensez-vous que devrait être appréhendé le combat culturel afin d’être cadré au mieux vis-à-vis des enjeux de demain?
ADB : - Il n’y a malheureusement pas de réponse satisfaisante à votre question. Je veux dire par là qu’il n’y a pas de recettes arrêtées par avance. Les bases intellectuelles et culturelles existent. Le travail d’élaboration doctrinale se poursuit tous les jours. C’est à ceux qui y trouvent ou pensent y trouver des raisons d’agir de déterminer par eux-mêmes les initiatives qu’il convient de prendre.
LE FELIN IDENTITAIRE : - Si vous deviez conseiller un livre et un seul, lequel serait-ce et pourquoi?
ADB : - J’ai beaucoup de mal à répondre à cette question, car je ne suis précisément pas l’homme d’un seul livre. Ma pensée s’est formée à de multiples lectures, et je n’en voie aucune qui compterait au point que j’aurais pu m’épargner les autres. Si je me retourne sur mon itinéraire personnel, je mesure tout ce qu’ont pu m’apporter des auteurs comme Georges Dumézil, Arthur Koestler, Georges Sorel, Martin Heidegger, Hannah Arendt et tant d’autres. A date récente, je pourrais citer les noms de Louis Dumont, Serge Latouche, Charles Taylor, Jean-Claude Michéa. Mais on voit tout de suite ce que pareille liste a d’arbitraire et de limitative. En outre, la façon qu’on a de lire, la capacité que l’on a ou non de tirer profit de ses lectures, compte au moins autant que ce qu’on lit. Si néanmoins, le couteau sous la gorge, je devais vous répondre, peut-être me bornerais-je à citer l’Iliade. Mais en fin de compte, le seul livre important, c’est le dictionnaire, parce qu’il contient virtuellement tous les autres.
LE FELIN IDENTITAIRE : - Même question pour un tableau ou une oeuvre d’art qui vous aurait particulièrement marqué...
ADB : - Que dire ? Botticelli ? Arnold Böcklin ? Caspar David Friedrich ? Dans l’art moderne, le courant qui me séduit le plus est généralement l’expressionnisme.
LE FELIN IDENTITAIRE : - Même question avec une oeuvre musicale (que ce soit sous forme de 33 tours, de 45 tours, de cassette-audio ou de compact-disque)...

TANNRED :- Vu de DroiteBach, Mozart, Brahms. Mais je vous surprendrai peut-être en vous disant que le disque que je ne me lasse jamais d’écouter, ce sont les poèmes d’Aragon chantés par Léo Ferré.

LE FELIN IDENTITAIRE : - Même question avec un film...
ADB : - Comme je me suis très tôt passionné pour le cinéma (c’était ma vocation première !), j’aurais plutôt envie, ici, de vous fournir tout un catalogue. Pour faire bref, je citerai, non pas un titre de film, mais le nom d’un réalisateur à mon sens inégalé : Ingmar Bergman.

LE FELIN IDENTITAIRE : - Même question avec un magazine ou un périodique...
ADB : - Vous m’en demandez trop !

LE FELIN IDENTITAIRE : - Même question avec un lieu d’Europe qui doit absolument être visité...
ADB : - Il y en a tant ! Je me sens là encore incapable d’en choisir un, surtout dans une perspective pour moi un peu trop catéchétique (l’endroit où il « faut » être allé). Je dirai seulement qu’il faut voyager en Europe, qu’il faut la parcourir dans toutes les directions sans en privilégier aucune, qu’il faut aller voir de ses propres yeux toute la richesse qui est la sienne et tout ce dont elle porte encore témoignage aujourd’hui. Il faut visiter l’Europe, non en touriste ni en pèlerin, mais pour en faire un moyen de constitution de soi. Après quoi, bien entendu, il faut aussi visiter les autres continents, pour prendre la pleine mesure de leur valeur propre et de celle de la diversité.
LE FELIN IDENTITAIRE : - Pour finir, les deux semaines qui ont séparé les deux tours des élections présidentielles (et ce au-delà de ce que l’on peut penser des deux candidats) comme les temps qui ont suivi le 14 juillet, nous ont démontré si besoin était que démocratie, liberté et pluralisme étaient illusoires. Pensez-vous que ce soit inhérent à notre époque ou que ça corresponde à une volonté délibérée de quelques uns d’effectuer un verrouillage définitif sur les peuples et le notre en particulier?

ADB : - Je ne pense pas qu’il y ait spécialement besoin de se référer à l’entre-deux tours électoral que vous évoquez pour comprendre que nous vivons à une époque où le pluralisme et la liberté se restreignent comme peau de chagrin, tandis que l’exercice même de la démocratie est de plus en plus placé sous condition. « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté » est un vieux mot d’ordre, qui a engendré une postérité foisonnante. L’absence de débat intellectuel, la négation de la valeur d’opinion de certaines opinions, la substitution de l’anathème à la réfutation argumentée, sont parmi les traits les plus caractéristiques de notre époque. La situation est particulière grave dans un pays comme la France, qui semble aujourd’hui en pleine régression. A l’échelle mondiale, on voit aussi la volonté, en soi légitime, de lutter contre le « terrorisme international » servir de prétexte à des limitations sans cesse accrues des libertés civiles. Des « autorités morales » prétendent parler au nom du Bien au-dessus de la souveraineté populaire. Le peuple lui-même doit être rééduqué pour extirper en lui les penchants « irrationnels » et les pensées mauvaises. Dans un tel processus, certains poussent de toute évidence à la roue, parce que pareil verrouillage favorise leurs privilèges ou leurs intérêts. Mais, sauf à tomber dans le conspirationnisme, on ne peut pas tout expliquer par la « volonté délibérée de quelques uns ». Il faut encore qu’il y ait un terrain favorable. L’évolution vers une société de surveillance totale a d’abord des causes systémiques. Il en va de même de l’essor de la technoscience ou de l’expansion des marchés financiers. Une fois qu’on s’est engagé dans une direction donnée, chaque avancée en entraîne une autre.

Par rapport à cette évolution, il faut engager une stratégie de rupture. On ne triomphe pas de l’intolérance en lui opposant une intolérance en sens contraire. Il faut utiliser les failles du système pour créer des réseaux de résistance, réaffirmer les prérogatives du libre examen, multiplier les grains de sable qui bloquent la machine, utiliser ses contradictions. Et parallèlement, bien sûr, regrouper les esprits libres, rassembler les rebelles.